La Quête d'Aldoran, roman en ligne
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--Pas si hère que ça. C'est le plus riche usurier de la ville, mais vu qu'il est plus pingre qu'Harpagon, ça ne se voit pas. Il se déguise en clochard pour ne pas attirer sur lui la Cour des Miracles, mais la nuit, tandis que vous dormez à poings fermés, ce vieux grigou se lève et compte ses pièces d'or en les écoutant tinter, les égrenant interminablement jusqu'à donner le tournis au hibou de service. Je suis sûr qu'en comparaison les Nains et les Kobolds crèvent la dale comme des karaques. Je ne serais pas tellement surpris qu'il ait dépouillé quelques-uns de ces prolétaires, car en matière d'arithmétique on ne leur donne que trop facilement le change : eux, dès qu'ils entendent chanter le métal, pourvu que ça fasse du bruit ils sont heureux. L'autre saligaud les entreprend d'abord au jus de gencive de cancrelat dont ils raffolent tous ; après quoi, ces petits nigauds n'étant plus en mesure de distinguer le jaune du gris, il profite de l'occasion pour troquer dix kilos de sa ferraille contre une livre de pépites. Un vrai vampire, je vous dis !
--Et quand bien même. Quel mal t'a-t-il causé ?
--Il osa réclamer la main de ma fille l'an passé. Ma petite Zerminette avec ce vieux croulant : pouvez-vous imaginer pire affront ? Et surtout, comme si un tel trésor ne suffisait pas à contenter le plus exigeant des hommes, il me réclama une dot exhorbitante. Quinze lingots de mon or le plus fin ! Vingt ans d'économie et de sacrifices pour les donner à ce cochon, autant aller me faire pendre ! Je ne chie pas les pièces d'or comme l'âne d'un certain conte, et ce chien galeux de Sousgrobis ne pense qu'au profit : s'enrichir et thésauriser, telle est sa devise et l'idéal de sa mesquine vie. De ma fille, il s'en fout comme de sa première quenote.
--Quel âge a-t-elle donc ?
--Sept ans, Monseigneur. Comme notre bon prince Aldoran. En âge proportionné de zoranien, du moins.
--Fichtre ! C'est un peu tôt, non ?
--Le temps suit son inexorable cours, et
passe plus
vite que
le météore ou la rosée de l'aube du
printemps
juvénile. Et je ne veux pas allier le sang de mes
aïeux
à
celui de quelque cul terreux sans avenir ni noblesse. Aussi ai-je
songé à lui trouver un prétendant
digne d'elle,
avant que la vieillesse ne me ravisse le peu de santé et
d'entendement qui me restent, comme à l'autre
imbécile.
Dans dix ans, je ne serai plus que la moitié de
moi-même,
et je n'imposerai pas à la chair de ma chair la triste vue
de
mon déclin et son cortège de
calamités.
--Que
n'es-tu zoranien, tu ne craindrais pas le temps.
--Que voulez-vous ? Je ne suis qu'homme-chat, il me faut bien m'en contenter. Encore qu'il vaille mieux cinquante années de plénitude que quinze mille ans d'ennui...
--Les chats ont neuf vies, m'a-t-on dit !
--On
vous a mal renseigné. Fables, que tout cela. La
vérité,
c'est que vos amis ne connaissent rien des rhumatismes que nous
endurons, du mauvais tour de rein qui nous surprend lâchement
tandis que nous sautons d'un toit. Le pâté n'a
plus de
goût, et nos yeux se voilent et coulent la chassie. Pire
encore, nos dents, les attributs guerriers par excellence dont nous
étions si fiers, tombent, et nous condamnent à
manger
de la purée : honte, flétrissure,
infâmie des
derniers jours de la vie ! Où sont passés la
vigueur,
la gloire et le panache d'antan ? Tudieu ! Plutôt mourir
toutes
griffes dehors que de subir des ans l'irréparable outrage !
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