La Quête d'Aldoran, roman en ligne

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        La quiétude innocente illuminait son visage malgré les épreuves et les souffrances qu'on y lisait à livre ouvert, et que l'existence avait marqué de son coin de fer. Une âme déjà vieille dans un corps aussi jeune, cela bouleversait même la Dryade, car il est des douleurs qui forcent jusqu'à la compassion des dieux. Non de ces douleurs communes qui vous arrachent les cris du mélodrame, non, mais de celles qui vont s'insinuant dans votre personnage et vous apprivoisent lentement, de celles qui ne peuvent s'accomoder que du noble et digne silence de l'Informulé.

        --Petite Zerminette, que viens-tu me demander ?

        --J'apporte ces fleurs pour ma mère qui repose au ciel parmi les anges. Parfois je l'aperçois dans mes rêves, gambadant insouciante dans les vergers d'Aleph tandis que les musiciens du Panthéon lui donnent une aubade, et que les jardiniers du Parnasse jonchent ses pas de pétales aux sept couleurs. Parfois elle se retourne tristement vers notre terre et pleure avec amertume notre absence. J'ai beau lui parler, elle ne m'entend pas. Dis-lui, Dryade, de ne pas s'inquiéter pour nous, et que quand tout sera fini, nous serons à nouveau réunis tous les trois, elle, mon papa Rataton et moi. Alors nous ne nous quitterons plus jamais. Non, jamais plus.

--Oui, ma chère enfant. C'est promis, je le lui dirai. Je lui donnerai tes roses qui sont très belles et sentent bon. Elle sera contente, j'en suis sûre.

On crut entendre comme un sanglot étouffé. Qui l'étouffa, on n'en sut rien, mais la rumeur circula un certain temps qu'il s'était échappé de la poitrine d'une jeune femme qui avait disparu presque aussitôt.

--Holà, la Dryade ! Une seule question, lança à l'intention de la sibylle un énigmatique personnage enveloppé dans un manteau de bure élimé dont la capuche rabattue lui dissimulait la moitié supérieure du visage, et dont la forte haleine de remugle dénotait qu'il ne prenait pas souvent le frais : "Aleph existe-t-il ?"

        --Ah ! La question qui tue ! Et comment le saurais-je ? Les dieux, certes, mais Aleph ? Cette question n'a pas de sens. Demande-t-on si le centre de gravité d'un corps existe, bien que n'étant qu'un lieu géométrique abstrait sans dimension ? Je reconnais là les préoccupations d'un sophiste. Va donc bêcher ton jardin, au lieu d'empoisonner les oracles : tu te rendras plus utile. Si Aleph est, il n'a nul besoin de tes vaines spéculations pour prouver qu'il est ; s'il n'est pas, c'est autant de gagné en ne t'en occupant pas. Laisse-le tranquille ! Quant à exister, ma foi, c'est une autre paire de manches. Je ne me prononce pas. Un centre de gravité, ça n'existe pas, mais c'est ce qui donne au reste la puissance existante, le potentiel d'émergence, le centre immobile d'une roue qui ne cesse de tourner et, par Aleph, va savoir pourquoi...

        --Mais Dryade...

        --Non, non, et non ! Flûte ! Tais-toi ! Combien de tes semblables ont discrédité celui dont tu parles à cause d'un méchant livre qu'ils se sont crus obligés de nous infliger. En parler c'est toujours Le trahir, donc tais-toi, c'est beaucoup mieux. S'Il habite ton coeur tu connais la réponse, et ta vie procédant de la Sienne, tout s'accomplit selon Sa volonté et tout est bien. Mais si tu cherches à prouver quoi que ce soit, c'est que déjà tu doutes, tu te coupes de ta propre essence, et partant, tu ne peux qu'égarer les autres dans ton désert d'impiété. Encore une fois, tais-toi ! L'écoute du Grand Cristal Vert ne t'a donc rien appris, tête de mule ? La plénitude, apprends-le, passe par la vacuité primordiale et l'épuration de toi-même. Hors du Vide, point de salut. Et, s'il te plaît, de grâce, va te laver !

Sur ces entrefaites, la pythonisse se retira dans ses sylvestres appartements. La consultation était terminée. L'assistance se dispersa aux quatre coins de la place, et la fête reprit de plus belle dans l'insouciance, les libations et la liesse.






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