La Quête d'Aldoran, roman en ligne

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        Restaient les montures officielles, royales, sacerdotales et guerrières. Les dragons et les griffons se partageaient le difficile honneur de cette noble tâche, si partager convient en l'occurrence.

        Car ces deux engeances ne pouvaient pas même se souffrir en peinture ; les griffons exécraient les dragons qui le leur rendaient bien, et il n'était pas rare qu'un griffon cédât à la tentation d'agripper et de mordre jusqu'au sang le cou d'un familier de Kibbalion qu'il croisait sur sa route. Sans doute la bête chimérique au corps de lion, à la tête et aux ailes d'aigle, aux oreilles de cheval et à la crète en nageoires de poisson, subtile combinaison des quatre éléments de Nature, devait-elle son animosité à l'agressivité des Xuglons, ses maîtres, que l'on tolérait dans la cité davantage par souci démocratique que par cordiale inclination. On avait frôlé maintes fois l'accident diplomatique avec ces barbares d'un naturel querelleur, possessif et cruel, qui ne manquaient pas une seule occasion de chercher noise à la première créature un peu débile qui tombait entre leurs griffes.

        Engoncés dans une houppelande bleu nuit à capuche rabattue, ils laissaient deviner leur tête de loup patibulaire aux moustaches vert de gris et aux yeux injectés, leur tronc simiesque et trapu, et leurs musclés membres velus de brutes qui molestaient gratuitement le passant pour le plaisir de nuire. Même les Cyclopes faisaient à côté d'eux figure humaine. Ils affichaient cet air cynique et narquois que l'on connaît à tous ceux qui sont sûrs de triompher d'avance d'une proie trop facile.

Certes, Kergal avait bien tenté d'admonester les chefs d'escadrille Xuglons que sa garde personnelle surprenait la main dans le sac, si toutefois telle chose se produisait, tant cette gent excellait en malice et fourberie, mais ces cervelles retorses et matoises trouvaient toujours quelque argument ad hoc pour se tirer de leur mauvaise passe.

        Et force nous est de constater qu'ici comme ailleurs, le premier effet pervers d'une démocratie découle de ce qui justement la définit le mieux, à savoir les principes d'égalité des droits et de présomption d'innocence qui protègent avec plus de bonheur la crapule que l'honnête homme. 

        Dans quel autre régime en effet, entendra-t-on parler de cet accusé qui trouva l'arrogance de cracher à la figure de celui auquel il venait de dérober cinquante millions, et soutenir ciel et enfer trois mois plus tard devant audience qu'il n'avait jamais rencontré le plaignant de sa vie ? La patte au collet il jura : "C'est pas moi, c'est pas moi !" Et quand enfin on établit sans équivoque possible l'indiscutable vérité, son avocat eut encore le courage de se lever et de plaider le classique: "Comprenez bien, mesdames et messieurs les jurés, que ce pauvre homme souffre dans ce bas monde depuis la perte de sa première dent de lait où son père le battit comme plâtre et le traumatisa si fort, qu'à compter de ce fatidique jour l'existence lui fut un calvaire continuel, que même une séance de soins chez Méphiquenotélès, à côté, c'est du pipi de chat, etc..." Un quart d'heure de bagoût et d'émouvante élocution, et voilà notre crapule transformée en pensionnaire d'une charmante clinique à soigner les nerfs avec vue sur la mer. Que l'offensé prenne un tant soit peu ombrage de la scandaleuse légèreté du verdict, et le voici coffré pour six mois !

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