La Quête d'Aldoran, roman en ligne
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On passa à table. Agreste était la nappe, et copieux le repas. Ça sentait bon le fenouil, la coriandre et l'origan, herbes qui ne poussaient guère en Septentrion, mais que le Korrigan de pierre lui avait échangé contre une paire d'attelles en or, lors de sa dernière tournée, "parce qu'on ne sait jamais", comme il dit souvent. D'ailleurs, il eut tout loisir de le vérifier, vu qu'il s'y cassa la gueule : c'est encombrant, les éclisses.
On mangeait la viande avec les doigts, sans pignocher, et le vin, sang de la terre, coulait ad libitum dans la corne d'auroch. À défaut de sel dans les plats que lui servait le Faune au régime, le prince goûtait à tout le moins celui de sa conversation qui n'en manquait pas. Il y avait du Panurge dans cette âme à l'apparence joviale et bon enfant qui gesticulait des bras comme un sémaphore à chaque repartie.
--Tu n'as pas peur la nuit, tout seul, le cornu : lui demanda le fils de Kergal.
--Et peur de quoi : Vient jamais personne, per aca.
--Un Croquemitaine, par exemple, ou le Loup-Garou.
--Oh, celui-là ! Que j'y mette la main dessus, seulement, et on verra qui craindra le plus l'autre. Je te vas lui rapiloter le beignet d'une force ! Gare à la gourmade ! Et de l'Orient jusques au Ponant, j'emmerdoye tous les Croquemitaines, sorciers, Goules, cornemuseux, et même la maréchaussée. Hic! Quel bouquet, quel crémant, ce vin : vive le vin, vive le vin ; la bière n'est bonne qu'à faire roter les Nains !
--Si le Grand Connétable t'entendait...
--M'en fous. Ferait mieux de s'occuper des fesses de sa bru, ce vieux plastronneur :; un bien joli barycentre, ma foi. On le dit pas malhabile de ce côté-là. Enfin, pour ce que j'en sais. Mais assez daubé, fiston. Une rude journée nous attend demain.
--Nous ?
--Oui. Comme ton escarcelle est plate et que mon pain m'a coûté du labeur, tu m'iras couper un cent de bûches au chant du coq, tandis que j'irai ôter les cors aux pieds du petit ascète Insectemystic et faire vomir cet imbécile de Saturnin avec ma poudre d'Iboga, si c'est pas malheureux ! Sûrement : un canard qui bouffe des pierres, ça devait arriver... En attendant, tu n'as qu'à dormir dans la grand'huche, là. Et passe cette peau de mouton, ne chope pas la crève.
Dans le pétrin, ô ironie du sort ! Jamais litière ne décrivit avec plus d'à propos la situation du prince.
Dès l'aube, donc, Aldoran partit dans la futaie qui attenait au pré, la cognée à l'épaule. Il ne tarda guère à déchanter, car plus pesante que la hallebarde du Torchecul Triquedur, la hache lui endolorissait les muscles. Quant au cent de bûches, il eût fallu posséder la pugnacité d'un Gargantaugas en pourparlers boursiers pour en venir à bout. À chaque copeau une ampoule ; à chaque rondin sa courbature.
Aussi, lorsque, harassé, brisé, gercé, démis, notre ami rentra le soir au logis du rebouteux chargé d'une maigre brassée de bois vert comme l'apprenti, celui-ci eut bien besoin qu'on le reboutât à son tour.
--Ah bah, ça ne fait rien, dit l'autre, en le frictionnant avec de l'huile de camphre et lui donnant à boire une décoction d'albépine pour chasser le Démon du Thermomètre. Reste un tantinet plus. Tu me dédommageras en remplissant une citerne d'eau douce, dès que remis. Armé de ce seau, tu auras tôt fait de tirer la quantité requise au Puits du Crève-la-Soif, là-bas, tout au fond de la combe. C'est que tes guiboles gripatouillent plus vite que les miennes : c'est du petit lait, à ton âge. Un conseil : glisse de l'armoise dans tes ribouis, ça te retardera le mal de pattes.
Tu parles ! La nuit venue on ronfla tant et tant, que le frottement d'une scie n'eût dérangé personne.
La journée qui suivit n'annonça pas Byzance. À trop bader les cloches des vaches et leur robe ocellée, le prince s'effilocha les grègues contre les haies vives, et bientôt, de culotte bouffante on put former pelote. Notre ami médita peut-être à cette occasion le sens d'un très ancien dicton zatlante :
"Si l'espine ne pique pas quand elle naît,
Fortes chances il y a que ne pique jamais."
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