Le Cri du Condor, nouvelle en ligne, page 3

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    --Toi, l'oiseau de malheur, tu te tais ! Y'a que des crapauds, par ici. Ah, tu as l'air malin, je te jure, avec ta ficelle et tes airs

d'épouvantail.

    --Calme-toi, dit Maria. Tu te fais du mal, et rien ne sert de s'énerver. Tu réveilles Manuelito.

    En effet, l'enfant qui, jusqu'ici, sommeillait dans un châle en laine de lama que sa mère portait au dos en manière de hotte, comme

surpris hoqueta tout d'abord, puis se mit à vagir. Il gigotait dans tous les sens et son tchoulo à trois pompons enfoncé sur la tête lui

donnait une dégaine de lutin. Maria pivota le châle de telle sorte que Manuel fut blotti dans ses bras contre son nombril et susurra de

douces paroles à son oreille. Mais bernique, le bambin renchérissait. Rien ne semblait pouvoir l'apaiser, tant que le cormoran s'en

inquiétait aussi, et sautillait sur la tête de proue en moulinant des ailes. Charmant arbre musical !


    --Ça va, ça va, dit José. J'ai compris ! Va falloir user des grands moyens.


    Et sans que rien n'eût pu laisser prévoir ceci au beau milieu des flots, José tira de sa poche une flûte à trois trous. Tenant ferme la

barre d'une main, corde de la voile entortillée autour, il pipeauta un air de l'autre.

    Et cependant que la barque en roseaux s'engageait plus avant vers les eaux sombres en silence, retentissait la mélodie
 
d' El Condor pasa ; au grand ravissement du petit qui écoutait comme extasié son père, sa mère, d'une tendresse infinie le berçant

en cadence, puis lui donnant le sein. Le cormoran, sans doute sous le charme de l'épopée de l'auguste volatile demeurait recueilli. Le

son ouaté par l'atmosphère rare entourait l'équipée d'un cocon protecteur, que ne troublaient ni les clapotis des vagues, ni le

sifflement du vent qui, pourtant, redoublait.


    Maria savourait son bonheur d'être là, en ce moment fugace. En famille. Une joie sans objet. Quand on se sent libre car dénué

d'envie. Elle remerciait le destin de l'avoir placée sur la route de José, un bien gentil mari qui ne manquait pas une occasion de lui

témoigner son amour.


    Elle égrenait ses souvenirs un à un, comme les perles d'un rosaire, à la façon des incantations à la Vierge que l'on profère pieds

nus et plein de contrition. Ces étranges prières émanées d'une âme simple avaient d'autant peu de difficulté à monter au ciel qu'on s'y

trouvait déjà.


    Elle revoyait en songe les maints préparatifs de leur mariage. La communauté leur avait offert, en guise de trousseau, leur îlot

personnel. Deux mois durant, tout le monde s'y attela, afin que le jour dit, tout fût digne des épousailles. Car l'usage veut qu'à chaque

ménage fondé, l'on crée une parcelle. Si bien qu'avec le temps, la lagune s'est constellée de ces trempolines dérivants que l'on ancre

ici ou là, selon sa fantaisie. Au fur et à mesure, deux fois l'an, que s'imbibent les basses couches du roseau, par dessus on en rajoute

du nouveau. On pratique une ouverture carrée en son milieu pour les canetons, tandis qu'à sa périphérie, face au sud, on répartit les

habitations, de modestes huttes qui feraient crever de jalousie Robinson. En regard de ces paillotes, l'embarcadère. Quant à la

cuisine, c'est un four liliputien en terre cuite toujours abrité à un mètre du bassin, pour le cas où el diablo soufflerait trop fort sur les

braises.


-3/5-  Suite

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