Le Cri du Condor, nouvelle en ligne, page 4

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    Des îlots, on en trouve de divers gabarits, selon qu'il s'agisse d'un foyer privé ou d'un collectif regroupant l'école, la mairie ou l'église

 adventiste, unique local en matière cossue, c'est-à-dire préfabriqué. Les enfants de plus de cinq ans y chantent l'hymne national au

 garde-à-vous sur un plancher épisodique. Puis débutent les cours sous l'égide d'un stagiaire équipé d'un sifflet made in China que

 Lima leur a livré par avion. Le sifflet, pas l'enseignant. En général, il habite Puno et on le paie avec du poisson cru.

    Les noces de Maria et de José s'étaient déroulées dans la liesse et l'abondance. La communauté n'avait pas lésiné. On s'était

 rendu à Puno, chose rare, au moyen du bâteau motorisé des visiteurs ; de ceux qui passent les mers pour filmer les indiens tels des

 bêtes de foire et, sans piper mot, repartent en jetant pièces, stylos et sucreries à la volée aux mômes.

    Après la cérémonie à l'église, le cortège s'enfila dans un atelier improvisé en salle des fêtes où l'on se régala d'un vrai repas de

 Sardanapale. Du tendre filet d'alpaga-pommes-frites, du canard aux herbes exempt de grippe aviaire, et du cochon d'Inde à la

 quinoa, pensez-donc ! Ce même rongeur dodu qui trône en manière d'ironie sur la table du Christ dans La Cène, un fameux tableau

 que l'on peut admirer dans la cathédrale de Cuzco.

    Nul Aymara du lac n'assiste d'ordinaire à semblable festin. Un pisco sour à l'apéritif, la chicha pour arroser les agapes, sorte de

bière de maïs, et voici la messe dite. Ajoutons là-dessus le tambourin, la flûte de Pan et la mandoline en carapace de tatou ;

complétons par la débauche de coca que l'on s'échange entre deux libations, les rires à tue-tête, les concours de grimaces et la

farandole endiablée à la hauteur des aigles, et l'on saura ce que vivre veut dire. Le concours de grimaces, c'est sans conteste l'oncle

Juan qui l'avait emporté. Le mousquet au canon rouillé de son père lui avait claqué en plein bec au cours d'une traque aux oiseaux et

lui avait rôti la moitié de la gueule. Ça aide.


    Enfin, lorsque tout fut consommé, notre petit monde regagna ses pénates en saupoudrant la lagune de pétales de fleurs, après

avoir mis en terre, pour conjurer le sort, un embryon de lama sec.


    Une vive secousse ramena soudain Maria aux contingences présentes, arrachant le mamelon de la bouche du petit.


    José avait cessé sa musique, et il ressemblait maintenant davantage à Charon, le nocher des enfers, qu'à un pastoureau attendri.

Qu'il fût distrait par ses égarements bucoliques ou qu'il manquât d'expérience, le jeune homme s'était fait surprendre par cette

brusque saute d'humeur du Titicaca que tout bon pêcheur redoute.

    C'est que le vent avait forci. Il poussait la barque vers la sortie de la baie, hérissant l'étendue liquide d'un moutonnement houleux, et

José avait beau abaisser la voile et ramer à contresens, l'embarcation filait du mauvais côté, celui de la mer haute. Quand se

démonte un lac grand comme quinze fois le Léman, on peut parler de mer.

    --Maria ! Aide-moi, vite, dit José. Pagaie de l'autre rame avec moi. Il faut sortir de là. Si on passe le goulet qui étrangle l'anse, c'est

foutu !

    --Manuel, Manuel ! Il va tomber ! hurla Maria.

    --Dans le panier d'osier. Enlève les trois truites et couche-le dedans. Rame avec moi, Maria.Allez ! Por el amor de Dios, ça urge !

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